Éco-tourisme, mon oeil!
Jour 10
De retour en mode voyageuse solitaire, dans le grand car en direction de Dori. Merci à Md qui m’a suggéré de toujours prendre le grand car au lieu du petit car (comme j’ai fait lors du trajet vers Fada), je jouis d’espace et de choix de place à l’ombre. Il fait chaud, comme à chaque jour, et les Burkinabè ferment les fenêtres ouvertes à mon grand désespoir. J’ouvre tout de même la mienne, timidement, avec une faible ouverture. J’ai lu et me suis fait conseiller de prendre un guide pour visiter le Sahel. Mes sources, Jérôme et Md, n’ayant pas réussi à rejoindre leur contact, je me fais à l’idée que je vais seulement visiter les villes (Gorom-Gorom et Markoye) pendant les jours de marché.
Arrivée à Dori, je me fais aussitôt offrir par une foule de Burkinabè cacahuètes, bananes, taxi, guide, carte de recharge pour cellulaire. L’un d’eux retient mon attention en me pointant un endroit où il y a des blancs qui vont faire un tour guidé avec lui, Issa, pour 5 jours au Sahel. Issa me décrit le tour, me garantissant un rabais par rapport à son groupe de 3 Français
quinquagénaires. Je rencontre le groupe qui me semble sympathique et décontracté. Il est composé de Charlotte, Michel et Joël. Issa me presse de répondre pour connaître mon intérêt. Je veux consulter le groupe avant, question de rien imposer. D’un commun accord, nous acceptons. À partir de ce moment, Issa prendra tout en charge: transport, repas, hébergement, lieu de visite. Je n’ai pas l’habitude de voyager de la sorte et je crains ce mode de tourisme. Mais bon, je n’ai pas vraiment le choix et cela m’évitera de faire face au ”harcèlement” des vendeurs en tout genre qui ne prennent pas facilement non comme réponse et qui ne quittent pas le touriste tant que ce dernier n’a pas obtenu ce qu’il recherche. Et cette chaleur me prend l’énergie que je possède habituellement pour repousser efficacement et rapidement ce type d’offres.
Nous voici dans un autre véhicule, un camion sans fenêtres similaire à nos traditionnels camions de pain ou de laitiers. Issa bouscule tous et chacun pour que nous ayons de bonnes places confortables. Charlotte et moi se retrouvons sur le siège avant, près du conducteur. Quelque peu mal à l’aise devant les Burkinabè entassés à l’arrière, j’accepte ce luxe appréciable! Oh oh, que se passe-t-il ? Notre camion fait un arrêt imprévu semble-t-il. Le chauffeur nous indique qu’il y a un pneu dégonflé depuis ce matin, mais qu’il a été impossible de gonfler avec l’absence d’électricité. Pas de problèmes, le pneu sera plutôt changé en 2 temps 3 mouvements. Les coupures d’électricité, appelées aussi délestage, sont très courantes au pays, pour ceux qui ont l’électricité, évidemment!
Première destination: Essakane, ville d’orpailleurs nichée au milieu de nulle part. Sur notre chemin vers notre débarquement, Issa nous pointe fièrement du doigt le terrain clôturée de la compagnie minière canadienne I AM GOLD qui est très appréciée avec son investissement de 8 milliards CFA qui résulte en la construction d’écoles, d’unités d’hébergement, de centres de santé. Il aime le Canada, comme tous les Burkinabé. Il me suggère que j’aille les visiter. Je réponds intérieurement que j’ai plutôt honte du comportement de ces compagnies qui sous un couvert de réinvestissement dans la communauté, empochent une portion infiniment plus grande que son réinvestissement, délogent les habitants qui résident sur son désormais territoire, et une fois l’exploitation des ressources naturelles du pays hôte, ils quittent les lieux en laissant la terre pillée et vide = un beau gros trou canadien!
Nous voilà à Essakane. Il n’a suffit que de la petite marche pour se rendre à notre hébergement pour constater la pollution causée par les amas de sacs de plastiques. Charlotte exprime sa surprise à Issa qui avait pourtant promis un tour éco-touristique. Ce dernier mettra le blâme sur l’or, la mine. À Essakane, tout ce qui compte c’est le fric. Le manque d’éducation est également en cause.
Les enfants surtout et plusieurs adultes nous saluent tous: Ça va? Et chez vous? Et le boulot? Les enfants veulent nous toucher la paume de la main et nous disent aussi: allo les blancs, allo les blanches ou encore nasara qui signifie étranger. Issa marche vite, on croirait un Occidental qui cours après le temps.
Nous déposons notre bagage dans la chambre, ou pièce, de la maison de son
oncle Sim Sim. Pas de moustiquaires, pourtant promis par Issa, et pas de lits. En guise d’accueil, la dame de la maison nous sert le met traditionnel, le To, qu’aucun des blancs ne touchera. Charlotte s’empresse d’informer Issa que nous ne voulons plus de To. Nous avons déjà goûté. Issa nous rassure que ce n’est pas notre souper, seulement un plat d’accueil. Soulagement! Les enfants de cette famille sont tranquilles et souriants, comme partout au pays, c’est remarquable. Nous représentons pour eux (et pour certains adultes aussi) une source intarissable d’amusement et de curiosité. Ils veulent presque tous que nous les prenions en photo pour pouvoir regarder immédiatement la photo. Mais certains adultes en brousse craignent la photo. La croyance que véhicule certaines ethnies est que la prise de photo d’une personne équivaut à la perte de son âme.
Nous aurons droit à l’atmosphère de la crèche avec matelas au sol, à proximité du boeuf et de l’âne qui habitent la cour, tout juste à côté de la toilette et douche africaine (un trou et un sceau), ce qui n’est pas pour me déplaire! Très typique et exotique à souhait.
Nous visitons le pouls de la ville: le marché. On n’y vend que des ”gogosses” de plastiques et autres importations ennuyantes à nos yeux. Il règne ici une ambiance étrange, nous sentons l’opulence des gens dans cette ville qui semble plutôt être un passage, un lieu de négoces. Nous y entendons un bruit omniprésent, celui de la machine à écraser les cailloux, pour la recherche d’or, toujours.
Heureusement, nous quittons cette atmosphère pour visiter la terre des orpailleurs. Je suis en train de revivre un très beau film franco-canado-burkinabè réalisé par un Français, que j’avais vu à Montréal: Rêves de poussières. J’en reviens pas comme le film a bien traduit la vie des orpailleurs. Je suis émerveillée et contente de voir cela ”live”.
C’est un site désertique décoré de plusieurs trous qui peuvent aller jusqu’à 25 m de profondeur dans lesquels les orpailleurs entrent pour chercher l’or à travers un chemin de tunnels. Ils peuvent en ressortir plusieurs heures plus tard et certains n’en ressortent jamais. Tout au long de notre visite, des enfants aux visages blanchis (par la terre, que je comprends grâce au film) nous suivront. Nous rencontrons un orpailleur qui nettoie avec de l’eau et un grand bol peu profond la terre ramassée dans l’un des trous pour en faire sortir l’or. Être orpailleurs, c’est comme jouer à la loterie: un jour tu peux ne rien trouver et un autre, tu peux gagner le gros lot par la trouvaille d’un caillou valant 300 000 CFA. Cela explique l’ambiance qui règne. Certains comme Sim Sim ont eu la chance et exhibent leur richesse avec la possession de quatre véhicules, dont un 4 x 4 et une Mercedes. Il empoche une partie des bénéfices des trouvailles de ses employés-orpailleurs. Ce rêve attire des hommes des pays limitrophes (Niger, Mali) qui en fait des gens de passage. Et il y a ceux qui travaillent pour la mine ou qui attendent une réponse pour un travail à la mine comme chauffeur, techniciens ou autres.
Plus loin, nous rencontrons le peuple nomade, les Peuhls. Issa nous apprend
que les hommes fiancés et mariés portent le turban en couvrant le bas du visage (menton, bouche, nez) et restent assis dans un groupe, alors que les célibataires font l’inverse et se mettent les yeux en valeur en les maquillant avec du khol. Les femmes mariées pour leur part demeurent à l’intérieur et restent couvertes. Les célibataires portent des bijoux révélant leur état, comme
des bracelets aux 2 bras. Les jeunes filles peuvent être promises au mariage à partir de l’âge de 5 ans (!) et vont vivre dans la maison de leur belle-mère jusqu’à l’âge de 16-17 ans, âge à laquelle elles iront vivre dans la maison de leur mari. Aye! La femme est encore considérée comme une marchandise. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’elle a le choix de refuser le mari et de changer d’idée en cours de route.
Éleveurs de tradition et reconnus pour leur intelligence, les Peuhls ont rapidement compris que l’or était un bon filon et sont devenus des orpailleurs. Mais ils ont été chassé par les autres ethnies qui voulaient faire respecter la tradition. Les Peuhls ont dû reculer pour se réfugier plus loin, hors du
territoire des orpailleurs. Ils se sont installés à proximité et se sont recyclés en chercheurs d’or bleu, devenant ainsi les fournisseurs d’eau des orpailleurs et vendeurs d’eau dans la capitale. Et tout cela se fait dans un totale harmonie. Les Peulhs vont chercher l’eau sous la terre, dans la nappe phréatique, avec comme seuls outils un sceau et une corde. J’ai fréquemment entendu dire que l’eau n’est pas un problème au pays, c’est plutôt la technique pour la récupérer dans la nappe phréatique qui fait défaut.
De retour dans la ville grouillante. Nous entendons la musique, les matchs de foot des téléviseurs. Les gens se promènent tous avec des lampes de poches puisque les rues en forme de labyrinthe ne sont pas éclairées. Certains ont l’électricité et l’antenne parabolique. Alors que d’autres cuisinent au poêle à gaz à l’aide de leur lampe de poche. Que d’anachronismes! La plupart du travail se fait de façon artisanale tout en ayant les moyens de communications et des types d’énergie très modernes. Les rues du marché s’animent avec toutes sortes de jeux, roulettes russes, cartes, bars. À quand l’ouverture d’un casino?
Nous passerons la fin de la soirée chez un voisin de l’oncle Sim Sim, en compagnie d’amis d’Issa. On se précipite pour nous offrir les meilleurs chaises (de plastiques, comme nos chaises de jardin). J’en profite pour critiquer la surabondance du plastique moins durable, plus polluant, plus laid, sans âme, sans arts. Mais pour eux, c’est une avancée avec moins d’entretien, de travail que les chaises en bois.
Très peu de discussions suivront pendant que nous prenons le traditionnel thé sur charbon de bois. À l’écart, pendant que je m’étire et fait marcher mes jambes trop inactives pour mon fragile dos, l’un des voisins viendra se plaindre des conditions de son travail à la mine. Il fait des quarts de travail de 6h-17h ou 17h-6h, pendant 21 jours consécutifs, suivi d’un arrêt de 7 jours, pour des contrats allant de 1 à 3 mois. La nourriture y est infeste, voire pourrie.
Un autre parlera finalement de son travail au centre de santé et des difficultés à vacciner tous les enfants contre la rougeole, polio et autres maladies, les habitants d’ici étant majoritairement nomades. Une épidémie a ainsi plus de probabilités de se propager rapidement, ajoutons à cela la proximité physique habituelle entre les Burkinabé.
Et on me posera une question importante: pourquoi la pratique de l’agriculture canadienne est en diminution? J’explique et j’enchaîne sur l’augmentation du prix des matières premières pour laquelle je cite les causes et conséquences (ici, je suis bien contente de pouvoir mettre mes connaissances acquises par le certificat en coopération internationale à profit!). Je comprends que cet homme est contre la diminution de l’agriculture canadienne car le Burkina s’approvisionnait en maïs auprès du Canada et nous nuisons désormais. Et maintenant, nous les devançons avec l’exploitation minière. Comme vous le savez, je suis d’accord avec son opinion sur les mines canadiennes et je me fais un devoir de lui signifier mes raisons.
Comme il est intéressant de discuter avec les Burkinabè. Ils sont assez bien informés et aiment bien avoir notre avis. Et le tout se fait dans une totale harmonie (!).
Nous retournons tôt chez Sim Sim que nous aurons vu que quelques minutes finalement. Nous nous endormirons sur les chants des chèvres, moutons, coqs et ânes. Vivement la crèche!
Issa n’a pas dû débourser une grosse somme de sa poche pour cette première journée. Il est un homme d’affaires ce mec! Il a des connections à droite et à gauche, des amis dans chaque ville que nous visiterons et toujours un homme prêt à travailler pour lui. Il recevra beaucoup d’appels, achètera des poules pour les revendre plus loin à plus gros prix. Un autre Burkinabè débrouillard. Mais est-il honnête? Incarne-t-il le nom du Burkina: pays de l’homme intègre? L’avenir nous le dira…




